Ville ; Lumière


Il ne s’agit pas de conserver l’esprit aiguisé et attentif, mais d’être ému. Un grand quelque chose dont on a un petit peu perdu l’habitude. Un moment de flottement auquel on n’était pas préparé au téléphone, par exemple. Une rupture inattendue.

Car c’est une voix, tout d’abord.

Puis une silhouette. Une façon de bouger sur la rythmique, élégante même avec une cannette de 1664 tiède à la main. Oui moi non plus je ne pensais pas ça possible.

 

Oh, tout de suite, tu essayes de te raisonner. Pourtant tu ne peux t’empêcher de faire le rapprochement avec ces mots, ses mots qui te font rire souvent, t’ont touché parfois. Ses mots, ces mots lancés à tout le monde. Le premier hasard est là au fond. Tu ne sais même plus comment tu t’es retrouvé à en glaner quelques uns. Joies du link à l’ancienne, sûrement. Tu n’avais pas prévu ce télescopage entre les mots, la musique, une présence, un hasard, un train.

 

Alors survient cette envie – non, ce besoin de réciprocité : d’un coup tu veux que ses mots, ses regards, s’adressent un peu plus à toi et pas seulement à tous les autres. Tu lui parles un peu – ah le fallacieux mais crédible prétexte du flyer –, quelques regards et moments de trop rapide connivence pendant une chanson ou deux. Pourtant, assailli, surpris en rase ville par tout ça, tu commets l’erreur de trop. Tu quittes cette soirée magique, cette rencontre spéciale à tant de niveaux, ce moment de double grâce, deux heures trop tôt.

 

Quelques mails maladroits. Puis elle te parle de laisser faire le hasard, un peu, et moins les mots. Retrouver un peu de magie ancestrale, avant les signes ? Mais comment ? Repenser à Murakami comme un avertissement sinistre, lui écrire. Pas confiance en ce triste personnage, cet escamoteur d’occasions et de parfois, ce camoufleur de moments manqués et d’opportunités mal comprises, ce voleur de gens et de vies, dans le monstrueux espace béant de l’entre-temps : le hasard.

 

Je suis averse au risque. Depuis longtemps, je veux rencontrer quelqu’un qui m’éblouisse avec des rayons de rien, qui m’éclabousse avec des gouttes de poésie ou des bonnes flaques de connerie qui font sourire. La poursuite est allumée en permanence dans ce patio-scène, et garde captive la robe rose. Sauf qu’il n’y a pas de poursuite. Quelqu’un qui m’éblouisse, donc, non par hasard, mais intentionnellement, si possible. Que cette volonté d’éclairer, et pas n’importe qui ouvert et présent, provoque en moi une éruption solaire en chaîne : l’envie irrépressible de mener la cour d’une vie.

Nous vivons une époque sans lustre, parmi les gens d’une éclipse : contours gris.

Aurais-je eu la chance insolente de rencontrer mon soleil minuscule, qui rend si bien les majuscules indésirables, pour mieux le regarder s’éloigner inexorablement sur l’ellipse du peut-être et des regrets d’un improbable futur ?

Je veux une rue orientée est-ouest à Harajuku, Tokyo, s’il le faut. Et je la veux maintenant. Surtout pas dans douze ans, surtout pas demain.

 

Fortuit, tu m’as l’air d’un mec raisonnable, alors je te le dis tout net : si tu ne veux pas qu’on se fâche définitivement, comme ça, pour une belle raison, va falloir m’aider, me donner une idée ou vingt mille. Je n’ai pas vraiment l’habitude d’attendre qu’on me donne, d’attendre tout court en fait – ok, touché.

Commence pas à faire ton malin, le hasard, et ôte-toi de mon soleil, bordel.

 

 

(Aucun éclairagiste n’a été blessé pendant la rédaction.)

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