[Archive] Rodez, Aveyron : 25’000 habitants, une inspiration pour la Suisse périurbaine qui change

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Rodez, tranquille capitale aveyronnaise qui sommeille à l’ombre de sa cathédrale gothique de pierre rouge, témoignage d’un passé ancien, riche et glorieux. Rodez, terre des aveyronnais des métiers de bouche, ou négociants en vins, qui « montaient à la capitale » par ce train de nuit quotidien imposé contre toute logique économique par un ancien ministre puissant issu du cru.

« Rodés », ville d’Oc, ancienne capitale du Rouergue. Terre des ruthénois, en hommage à l’ancienne tribu gauloise. Rappelons une des ces devises occcitanes qui se passent encore aujourd’hui presque de traduction en terres francophones, celle des valeurs des troubadours : « Larguesa, Prètz, Mercé, Paratge, Convivéncia » (Générosité/Ouverture d’esprit, Valeur/Noblesse de cœur, Merci/Grâce, Egalité/Respect de l’autre, Convivialité/Vivre ensemble).

Rodez où j’ai vécu de 2005 à 2008, où ma maman réside, Rodez qui a tellement changé depuis.

Il y a 10 ans

D’abord on y trouve désormais des bus flambant neufs, propres, performants, réguliers, desservant efficacement les différents quartiers péri-urbains. Dans mon cas, la Place des Artistes face à la salle de concert polyvalente locale, « la Baleine », à Onet-le-Château, commune limitrophe appartenant à l’agglomération du Grand Rodez.

Et ça croyez moi, ça vous change la vie. Après 3 ans et demi bruxellois à pester sur la STIB, ses bus fantômes dès qu’on sortait du Pentagone, ses métros toutes les 20-30 minutes après 19h dans l’hypercentre… Oui, j’ai adoré arriver en Suisse, et particulièrement à Lausanne, et découvrir ces trolleybus fiables et ces trains à l’heure, beaux, propres, silencieux (sauf dans les wagons « famille », où on trouve des toboggans, ceci explique cela) et à l’heure (tu m’entends SNCF ?).

C’est donc imprégné de 4 ans de vie lausannoise et des attentes élevées qui vont avec en termes de transports publics que je me suis vu « déçu en bien » par ce changement ruthénois majeur. Quatre bus par heure sur la ligne A, en route pour le centre-ville…

Un espace de coworking associatif basé sur une communauté à forte identité, indépendante

… Arrêt « Place-Foch » exactement, à bout-touchant de la place d’armes devant la cathédrale. Impossible de faire plus central. Le musée Soulages et le nouveau multiplex sont à deux pas. Mais surtout, au premier étage du 4 Boulevard Gambetta, on trouve un espace de coworking : Coworking Rodez.

Superbe appartement traversant, lumière cool, mobilier frugal mais efficace (bonnes chaises de bureau, et vertes flash s’il-vous-plaît, plateaux de table à bonne hauteur), WiFi qui cartonne plus que le pauvre ADSL2 de chez maman dont le quartier n’est pas éligible à mieux, et même un comptoir en bois, une cuisine et la place pour faire quelques événements.


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Non je suis sérieux. Ouvert depuis 6 mois, animé notamment par Adeline Daoudal la présidente de l’association qui porte la communauté, et Sabine Ehrhardt une des co-fondatrices, qui y a installé son atelier de couture professionnelle. Un défilé de ses derniers modèles avait d’ailleurs lieu dans l’espace le dimanche suivant mon départ. J’ai blagué pendant des années, notamment auprès de ma pauvre mère, que jamais je ne pourrais envisager de me réinstaller un jour à Rodez sans de meilleurs transports et un espace de coworking dignes de ce nom. Eh bien c’est fait.

Pour se faire une idée de l’énergie du lieu et des membres, écoutons Adeline, une spécialiste de communication écrite et en ligne indépendante par ailleurs, nous raconter son prochain projet d’émission de radio :

Rapidement sur le modèle économique : auto-financé par les membres (le loyer et les charges sont couverts par les cotisations au bout de 6 mois, belle performance). Une demande de subvention a été déposée, mais pour l’instant, Coworking Rodez n’a que le soutien moral de la mairie. La prochaine étape, le nombre de membres aidant (il reste plein de places, foncez-y, amis ruthénois entrepreneurs, indépendants, créatifs, en changement de projet professionnel) : pouvoir dédommager le temps bénévole des concierges/animatrices du lieu.

L’ambiance de « club de travail » entre pairs, familière, telle qu’on la retrouve dans les communautés et espaces de ce type du monde entier, m’a donc permis de Get Things Done pendant 2 jours, à Rodez, en compagnie d’autres guerriers et guerrières du boulot et de la mobilité, tout en prenant soin de ma maman. Chose impensable jusqu’ici. Essayez la vidéoconférence à 5 associés sur un ADSL2, pour voir.

Et même… un FabLab

Mieux encore : Rodez dispose également désormais de son FabLab, complètement équipé dans les règles de l’art, RuTech de son petit nom. Et je ne vous parle pas de la vue depuis l’atelier. En fait si je vous en parle :

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Initiative animée par Guilhem Landès, un vétéran de la MJC qui héberge le lab, et d’autres programmes de type médiation numérique et cyberbases, déployés « dans les territoires » comme on dit en jargon DATAR depuis le constat de la « fracture numérique » en France, ce FabLab est également porté par une communauté vibrante et passionnée de membres qui font. Bricoleurs du dimanche, experts des imprimantes 3D open source, jeunes étudiants de l’école d’ingénieurs locale ou des compagnons du devoir (pierre, bois)… J’ai croisé tous ces publics en passant moins d’une heure sur place. Ça respire le potentiel et les projets fous, l’esprit de groupe et le respect du travail des autres, tout ce que j’aime en gros.

Comme souvent dans ce genre de lieux et de communautés, le modèle économique est encore à trouver. Les financements initiaux furent majoritairement publics, ce qui est logique puisqu’en effet clairement une mission de service public pour garder les talents locaux sur place. Quelques prix et récompenses décrochés auprès des usual suspects privés complètent le mix. Le coût d’accès pour les membres reste donc dérisoirement bas, ce qui là encore est une bonne chose, surtout en phase de lancement : quelques euros voire dizaines d’euros de cotisation annuelle garantissent un accès complet.

Et le .ch dans tout ça ?

Mais, demanderez-vous à raison, « on n’est pas sur un blog de média suisse ici à la base ou bien ? », ce à quoi je répondrais : « De fait, mais voyons voir quelles leçons on peut en tirer pour notre chère Suisse romande. »

  • Les initiateurs de ces lieux communautaires, ou « tiers-lieux » comme on dit dans le milieu, sont connectés à un réseau local dense et soigneusement cultivé, et ont souvent une expérience pré-existante, ailleurs. Quand ils sont purement du cru, ils sont clairement plus motivés que la moyenne, et sont tous bercés par la culture créative et freelance, lancent ou gèrent leur petite entreprise, initient de nouveaux projets régulièrement, sont aussi des acteurs de l’économie sociale et solidaire… Ils sont également connectés sur les réseaux : twitter, facebook principalement, avec des temps de réaction à faire pâlir les professionnels de la profession. Voilà pour le profil-type des gens à recruter si dans votre collectivité/ville rurale ou péri-urbaine, vous cherchez un champion local.
  • Rodez compte 25’000 habitants (85’000 hab. dans l’aire urbaine), se trouve à 2h-2h30 de voiture ou de train de Toulouse (quand il y a des trains, mais n’en parlons plus…), dans un terroir très agricole. Autant dire que sans ingéniosité locale, point de salut. Il est très tentant de faire le parallèle avec des villes romandes comme Neuchâtel (34’000 hab.), Fribourg (38’000 hab.), Martigny (VS) (17’000 hab.), qui ont toutes vues ces 2 deux dernières années de multiples initiatives liées au coworking (cf. coworking.ch) ou aux FabLabs se développer avec succès (FabLab Neuch ou FabLab Fribourg sont des moteurs du mouvement en Suisse romande).
  • Les porteurs de ces projets ruraux ou péri-urbains se trouvent aujourd’hui face à un enjeu économique majeur : se développer ou se pérenniser plus vite, sans réinventer l’eau chaude, ou mourir d’épuisement. Peu ont connaissance des efforts de documentation existants, riches, libres et en français, en particulier en Suisse romande. J’ai en général toujours été un des premiers à indiquer l’extraordinaire travail des stéphanois (St-Etienne, France, 112’000 hab., aire urbaine 513’000 hab.) et d’autres sur movilab.org, et la documentation dérivée (par ex. cette excellente somme sur les modèles économiques des tiers-lieux), à mes pairs romands. Les acteurs français qui créent ces communautés et ces lieux, par exemple à Rodez, ont en général fait leurs devoirs et connaissent ces ressources.

Il est plus que temps de densifier les liens et la confiance entre tous ces acteurs francophones

Les communautés s’organisent, de façon distribuée, et certaines initiatives commencent à naître et à se renforcer. C’est particulièrement le moment pour les suisses romands, résidents ou citoyens, de jouer un rôle majeur dans ce mouvement : la bonne santé économique et les qualités intrinsèques de lab du pays (stabilité politique, fédéralisme, multilinguisme, capacité d’innover à l’échelle industrielle ou tech) sont autant de forces à ne pas gâcher. Rejoindre maintenant ces conversations à l’échelle du pays et du continent n’est pas une option, c’est vital. Les africains sont déjà très actifs, en passant : si vous n’avez pas entendu parler du OuagaLab (Ouagadougou, Burkina Faso, 1’627’000 hab., bon ok, ils trichent) par exemple, mais où étiez-vous ? Amis romands, au boulot !

Dans les mois à venir, notamment juin qui promet d’être dense, on citera les moments et événements suivants à ne pas rater si travailler autrement est votre passion, votre mode de vie, ou encore tout simplement votre gagne-pain. Ça marche également si une curiosité bienveillante vous anime :

  • Un lunch de travail entre acteurs lausannois du coworking ce mercredi 4 mai à midi, pour revenir sur l’incroyable foisonnement du secteur à Lausanne ces derniers mois, et quelques annonces concernant le futur proche. Me contacter personnellement pour nous rejoindre.
  • Les Rencontr’actées de Guéret (Creuse, France) (13’000 hab., 29’000 hab. aire urbaine), 9-11 juin 2016, où Baptiste Ridoux, le concierge/animateur local, nous permettra de revenir sur la formidable aventure locale de la Quincaillerie, un exemple européen majeur. Faites signe à Baptiste si vous savez vous rendre en Creuse.
  • Un événement off animé par votre serviteur pendant le web2day à Nantes (France), du 15 au 17 juin 2016, pour rassembler les acteurs locaux voire un peu plus des tiers-lieux, voire du (bio)hacking et de l’agriculture urbaine, et échanger sur nos expériences communes. Cela fera l’objet d’un prochain billet sous peu.
  • La première Unconference de coworking.ch, l’association qui regroupe une cinquantaine d’espaces de coworking de toute la Suisse, qui aura lieu à Fribourg. La date exacte fin juin sera annoncée cette semaine sur le compte twitter et la page facebook de l’association.
  • Enfin en novembre, une délégation suisse s’organise, comme l’année dernière à Milan, pour participer ensemble à la prochaine Coworking Europe Conference, du 28 au 30 novembre 2016 à Bruxelles (Belgique). Moment majeur chaque année pour se connecter entre professionnels européen et mondiaux du milieu et ceux désirant se lancer, et apprendre des expériences des plus aguerris. Enregistrez-vous ici et rejoignez les 15 à 30 suisses qui feront le déplacement pour créer ou renforcer des liens durables entre pairs.

 

En conclusion, méfiez-vous : l’air pur et campagnard de l’Aveyron ne calme pas les envies créatives et les projets un peu barrés mais qui changent la vie des communautés locales et un peu plus loin. Non bien au contraire, il les attise. On blâmera le Vent d’Autan, le « vent des fous ». Restez fous, lancez des tiers-lieux en bas de chez vous, et mangez de l’aligot chaque fois que vous pouvez.

 

Crédits photo : Yann Heurtaux (own work), partagé suivant la licence Creative Commons CC BY-SA 3.0 CH

Ecrit un jour de fête du travail, depuis un tiers-lieu parisien : Anticafé Louvre.

Mise à jour 02.05.16 00h39 : une précédente version de ce billet comportait une imprécision concernant la demande de subvention de Coworking Rodez.

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