Alors on déprogramme.

Jeudi, 14h. Sophie Chevalier annonce sur son twitter que « le Monde de Sophie, c’est terminé. »

Pour ceux que je côtoie ici à Bruxelles, ou sur les réseaux sociaux, cela devrait évoquer quelque chose pour vous. Le Monde de Sophie, c’était cette émission à part du Dimanche soir sur Pure FM depuis septembre, centrée sur une programmation folk et rock indé, avec une petite fixation sur le nord de l’Europe. Sophie nous y parlait aussi de l’actualité et des concerts du genre à Bruxelles.

Je n’ai aucune envie de tomber dans le troll facile (bon ok, je n’aime vraiment pas Stromae) sur le manque de profondeur, d’originalité, ou de classe musicale, simplement, de la programmation habituelle de Pure FM. Ils diffusaient cette émission, c’était en soi suffisant pour moi. Le fait est que le décalage entre la playlist habituelle de la station et les choix de Sophie est réel et profond, j’y reviens plus bas.

Alors quoi, mauvaise audience ?

380 followers sur Twitter, 880 fans sur Facebook, après quatre mois d’antenne seulement. Un public restreint, cohérent en nombre avec le public bruxellois francophone pour ce genre musical, au vu de la fréquentation des salles de concert (qui va en gros de la Rotonde du Botanique à la salle principale de l’Ancienne Belgique).

L’audience des médias belges en général et des radios en particulier est mesurée par le Centre d’Information sur les Médias (CIM), deux fois par an (février et juillet). On pourrait difficilement arguer d’un problème de ce côté-là pour justifier la déprogrammation de l’émission, qui a commencé à la rentrée : non seulement les chiffres ne sont pas encore publiés ; mais encore, parce que du fait d’une proximité avec sa communauté liée à une présence en ligne forte de l’animatrice, l’émission a bénéficié d’un relais très dense sur les réseaux sociaux – Le « Monde So‘», ça a gentiment et efficacement buzzé.

« Raisons budgétaires » ? I lol’d hard!

Il serait inélégant de donner des prix concernant une émission de deux heures pré-enregistrée, facturée par une freelance, tels qu’ils sont pratiqués par Pure FM. Parce que ce montant est ridiculement et scandaleusement bas. Je veux bien que le financement des médias publics belges soit modeste. Mais restons sérieux.

Ah, et si quelqu’un a trouvé une meilleure piste que la musique indé pour la plage du Dimanche 22h-minuit en terme de retombées financières et d’audience, qu’on lui élève tout de suite un monument.

Promouvoir toutes les musiques : les radios ont depuis longtemps prouvé et leur manque de courage culturel, et le fait que leur seuil de compétence et leur volonté en la matière sont très bas.

Comme je l’évoquais en introduction, comme d’autres l’ont suggéré, Mateusz par exemple, l’explication est peut-être à chercher du côté du marketing actuel de la marque Pure FM. Changement de logo, continuité de la programmation vers les nouveautés pop grand public et les rediffusions à outrance sans originalité qu’on entend partout, qu’on ne veut plus entendre, pour ma part.

On reste avec un mauvais goût en bouche, l’impression saumâtre que les nouveautés folk / rock indé ne seraient pas considérées comme porteuses sur un public 15-24 ans, clairement visé par la station.

Dont acte, et c’est tout à fait défendable, si l’on est dans une optique commerciale. Il n’en reste pas moins qu’il s’agit là d’un formidable geste de snobisme envers les auditeurs actuels, renvoyés à leurs CDs, aux blogs de référence, ou à ce qui se fait ailleurs, en néerlandais et/ou sur le net.

C’est aussi une façon d’oublier qu’il n’y a pas d’âge, pas de cœur de cible, pour s’intéresser à une musique plus exigeante, une musique qui apprend la valeur de la performance live, qui préfère l’émotion au prêt-à-écouter fadasse.

La direction de la radio a clairement fait le choix de déserter ce champ de bataille. Celui de la diversité culturelle, de la richesse musicale, de l’éclectisme belge qu’on tente de vendre au monde entier.

C’est un mensonge. Ici comme ailleurs, on veut aller à la facilité, à l’uniformisation, au conformisme, à la soupe sans âme, et je le dis parce que ça me démange, à la musique de merde. Grand bien vous fasse MM. Rudy Léonet (directeur de la radio) et Olivier Depris (chef d’antenne). Les labels industriels n’en demandent pas tant, mais continuez, ça a l’air de vous faire plaisir.

Vous ne me connaissez pas, je ne suis qu’un petit presque blogueur à la con, comme votre profession aime à les ignorer. Vous ne lirez vraisemblablement jamais ce texte, et vous n’en avez strictement rien à foutre, comme de votre responsabilité face à la formation de l’oreille musicale de vos concitoyens. Mais du fond de mon insignifiance, je vous méprise, et ça me détend un peu.

Votre lâcheté radiophonique ne changera pas ma vie ; je vais continuer à croiser Sophie Chevalier au hasard des salles de concert ou des soirées du côté de la place Flagey, et on parlera de nos dernières trouvailles musicales. Je vais continuer plus que jamais à écouter une musique qui enrichit ma vie, et dont il est difficile de pouvoir prétendre avoir fait le tour : je n’ai jamais eu besoin de vous pour ça.

Et après ?

J’espère de tout cœur que la communauté que Sophie a commencé à rassembler autour de choix musicaux similaires aux siens saura l’aider à trouver une formule qui lui permettra de continuer à nous faire partager ce qui hante son laptop et ses écouteurs.

Si vous avez des choses plus précises à lui proposer, ça se passe par exemple ici, ou directement sur son twitter ou sa page facebook (passez-y au moins pour son sublime avatarte de meilleurs vœux).

Vous je ne sais pas, mais Dimanche, quand il sera 22h, ou 23h, je me verserai un verre de vin ou de scotch, et je lancerai Agnes Obel, Laura Marling, ou Esben and the Witch. Parce qu’une voix m’en a parlé, un dimanche soir.

Aimables silhouettes vocales

 Hier soir, c’était le dernier jour du festival Europavox dans les superbes écrins du Botanique. Gemmes de son, frissons, grâce, beauté suspendue d’interprètes habitées.

Mysticisme. Chamanisme. Sorcellerie. Tous ces mots usés jusqu’à la corde par une critique qui essaye toujours de mettre des mots là où parfois il faut seulement voir, écouter, ressentir.

Y’a-t-il réellement des mots appropriés pour décrire ce qui se passe quand Mariam entame The Drop devant un auditoire hypnotisé par ses moulinets de bras et ses déhanchés, après un premier titre achevé sans micro face à la salle ? Cette façon de marquer le rythme sur le plancher de la scène de l’Orangerie avec ses immenses talons. Petit à petit on se rend compte de la présence de la batterie planante d’Andreas. On comprend – difficilement – que toutes ces voix ne sortent pas du corps de la brune prêtresse, mais qu’il y a jusqu’une vingtaine de choristes derrière elle sur certains morceaux.

C’est encore ces moments a cappella, cette voix d’outre-scène, puissante, clairement audible sans micro par-dessus les chœurs et la caisse claire.

Charmante, strictement, rituellement.

Le souvenir revient de mon premier contact auditif et visuel avec Wildbirds & Peacedrums, cette vidéo tellement spéciale de Vincent Moon. Le même saisissement, la même incompréhension, la même frustration pourtant si agréable. Cette façon de toucher au sacré puis d’en redescendre aussitôt, souriante, proche.

*

A peine le temps de récupérer du choc qu’il faut se dépêcher de rejoindre la Rotonde pour tomber à nouveau amoureux, on ne chôme pas ici monsieur, on prend de l’émotion dans la gueule à la chaîne !

Agnes Obel, minuscule derrière son grand Nord, et Anna sa violoncelliste. La petite fille de la production presque trop propre de son album fait surface quand elle parle d’un tout petit filet de voix à son public. Genoux serrés, pieds en dedans. Et puis il se passe quelque chose dès qu’elle chante. Ce pied timidement classique qui vient marquer la mesure. Ce grain de voix, cette profondeur, sur Close Watch ou évidemment Riverside. Sans crier gare, Anna place avec une étrange chaleur infernale venue du nord la complainte de ses cordes. Et l’on est simplement pris par la vaste mélancolie qui se déploie d’un coup de ce petit bout de blonde, et s’envole en immenses volutes vers les sommets du dôme, sans que les poursuites ne parviennent à s’en saisir.

Heureux, très heureux homme, qu’Alex le tour manager mais aussi boyfriend nous susurre la belle comme en s’excusant, qui se voit dédicacer un diaphane Brother Sparrow en fin de set. Après qu’Anna ait fait semblant de vendre le merch par diversion, comme pour qu’on n’oublie pas de rester amoureux jusqu’à la dernière note.

*

C’est très certainement injuste, mais l’histoire timidement rock que My Little Cheap Dictaphone essaye ensuite de nous raconter ne me captive pas.

Il y a ces cordes très plaisantes, il y a le mouvement d’humeur du batteur, il y a ce beau moment de solo clavier, mais mon cœur n’y est pas vraiment.

Ce n’est pas de leur faute ; les anges sont passés.